Accueil«La gauche a perdu la bataille des idées» : le testament politique de Rocard

«La gauche a perdu la bataille des idées» : le testament politique de Rocard

Dans une interview-fleuve publiée dans Le Point il y a moins de dix jours, Michel Rocard délivrait son point de vue sur des sujets aussi variés que le Brexit, la gauche française ou la guerre en Syrie.

Brexit, François Hollande, Ukraine, guerre en Syrie, écologie… dans une interview fleuve d’une dizaine de pages publiée dans Le Point il y a moins de dix jours, Michel Rocard, décédé samedi 2 juillet à l’âge de 85 ans, se confiait, dans ce qui se lit rétrospectivement comme un testament politique. Il y réitérait les convictions qu’il a défendu toute sa vie: la décentralisation, son admiration pour le modèle scandinave, son hostilité à l’envol de la dépense publique , sa critique des médias et de leur culte du divertissement.

Il y dressait un tableau douloureux de l’action politique telle qu’elle était devenue: «Les politiques sont une catégorie de la population harcelée par la pression du temps. Ni soirée ni week-end tranquille, pas un moment pour lire, or la lecture est la clé de la réflexion. Ils n’inventent donc plus rien. On sent venir l’élection sans projet de société d’un côté comme de l’autre.»

Européen convaincu, l’ancien premier ministre se disait pourtant en faveur du Brexit «parce que la Grande-Bretagne ne conçoit pas l’Europe comme une entité politique…» «Le monde tel qu’il est aujourd’hui ne comporte pas d’Europe. Elle est absente.», déplorait-il.

«La vérité française, c’est que l’on ne sait plus ce qu’est la droite et la gauche.», constatait celui qui avait théorisé l’aggiornamento idéologique de la gauche de gouvernement sous le nom de «deuxième gauche». Il donnait également son opinion sur ceux qui se revendiquent aujourd’hui ses héritiers, les frères ennemis Manuel Valls et Emmanuel Macron: «Macron comme Valls ont été formés dans un parti amputé. Ils sont loin de l’Histoire.» Il se disait très pessimiste sur une réélection possible de François Hollande. «Le problème de François Hollande, c’est d’être un enfant des médias.», regrettait-il.

«Oh, j’aimerais l’entendre me dire [Dieu] : « Petit, tu n’as pas trop mal travaillé. Tu as essayé de ne pas oublier les principes immuables de la société des humains.»
Michel Rocard

Plus généralement, l’ancien premier ministre dressait une fois de plus un constat sévère de l’état de la gauche. «Oui, la gauche a perdu la bataille des idées, et pas seulement en France», constatait-il. «La gauche française est un enfant déformé de naissance. Nous avons marié deux modèles de société radicalement différents, le jacobinisme et le marxisme», analysait-il.

Dans ce très long entretien, qui revenait sur son parcours d’homme politique et sa discorde fondatrice avec François Mitterrand, il insistait également sur le grand combat de la deuxième moitié de sa vie, à savoir l’écologie. «Il faut classer le réchauffement climatique et les grandes épidémies comme des menaces pour la sécurité internationale. La COP21 a instauré une rupture et une opportunité considérables.»

À la fin de l’entretien, alors que le journaliste lui demande ce qu’il aimerait que Dieu lui dise quand il le verrait, Michel Rocard lui répond ces mots qui sonnent aujourd’hui comme une épitaphe: «Oh, j’aimerais l’entendre me dire: «Petit, tu n’as pas trop mal travaillé. Tu as essayé de ne pas oublier les principes immuables de la société des humains.»