AccueilMichel Rocard, une attitude en politique

Michel Rocard, une attitude en politique

D’où vient cette quasi-unanimité dans l’éloge ému à la mémoire de Michel Rocard, auquel est rendu un hommage national aujourd’hui aux Invalides?

On pourrait répondre, avec Bernard Pivot, que ce n’était pas « un politicien comme les autres ». Pleinement homme politique durant plus de soixante ans d’engagement à tous les niveaux de la vie sociale et publique. Mais toujours sur un mode distancié, comme s’il n’en était pas complètement, comme si la vie politique ne l’avait pas entièrement happé.

Toujours en éveil, toujours questionnant, lave en constante ébullition, il y avait chez lui une volonté de comprendre, de saisir les problèmes à bras-le-corps, qui passait avant tous les mots d’ordre et vulgates partisanes. Une rigueur, un rejet du mensonge politique qui feront dire au journaliste de radio Ivan Levaï, à la fin des années 1970 : « Il y a en un qui dégage une forme de sincérité qui m’a touché : c’est Rocard. Il m’a paru plus authentique que les autres. Les autres sont des professionnels. » D’où son « Parler vrai » mis en œuvre à propos, entre autres, de la nécessaire réforme des retraites ou de la RTT sans compensation salariale.

Cette musique singulière venait, au fond, de ce que l’éthique était son cap. Et il s’y tint, réaffirmant jusque dans son interview testament à l’hebdomadaire Le Point l’indissociabilité du politique et de l’éthique avec toutes ses exigences de clarté, d’honnêteté et de vérité exaltées par Mendès-France : « Trop d’hommes politiques ont trop contribué à déprécier la politique par opportunisme, goût de l’intrigue ou des affaires pour que des militants de gauche ne se montrent pas farouchement intransigeants sur la valeur morale de l’homme appelé à les représenter. »

Convaincre pour le bien commun

Ce discours avait le don d’agacer François Mitterrand pour qui les politiques avaient plus à apprendre de Machiavel que des « vertueux ». Rocard incarnait tout ce qu’il détestait : chrétien de gauche, donneur de leçons, économiste et moderniste. Bref, un grand naïf, un peu confus dans ses exercices de rhétorique.

De cette exigence de vérité découleront pour Rocard bien d’autres règles de conduite. D’abord, chez ce démocrate passionnément pluraliste, la conviction d’une vérité partagée dont nul ne peut revendiquer l’apanage. C’est ensemble qu’on avance dans la confrontation, le conflit vers la moins mauvaise des solutions à tout problème. « Convaincre », selon son maître mot, à travers le dialogue. Négocier en vue du nécessaire compromis.

Au Congrès PS de Metz en 1979, « Mitterrand voulait gagner. Rocard voulait convaincre », résuma un observateur. Avec pour préalable obligé une profonde allergie à ce manichéisme qui fait du combat social celui du jour et de la nuit, du Bien contre le Mal, avec la perspective d’écraser l’adversaire. Rocard avait trop conscience à la fois de l’universalité du Mal et de la complexité des problèmes pour céder à ce dualisme stérile. D’où son succès en Nouvelle-Calédonie.

Ensuite, deuxième principe : la nécessité de mettre en accord la parole et les actes, d’authentifier les engagements sans effets de manche, sans tonitruance mais dans une forme d’humble discrétion qu’il qualifiera de « devoir de grisaille » et tout cela sur le fond d’une compétence et d’une connaissance du terrain indiscutables. Avec Delors et quelques autres, il a porté haut les couleurs de la politique parce qu’il n’a jamais perdu de vue la raison d’être du pouvoir : le service du bien commun.